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La foule, plus experte que les financiers?

Depuis l’avènement du financement participatif de chaque côté de l’Atlantique, nombre d’observateurs et de parties prenantes saluent la capacité de la foule – les crowdfunders – à analyser les projets de crowdfunding, allant même jusqu’à les comparer aux financiers lors de leurs décisions d’investissement. Alors, de la foule ou des financiers, qui est le plus fort? Attention, le grand match commence…

La foule, experte en crowdfunding

Ethan Mollick, professeur de management à la Wharton School of Business, affirme dans une étude publiée en 2013 sous le nom de « Swept Away by the Crowd? Crowdfunding, Venture Capital and the Selection of Entrepreneurs » (Crowdfunding, capital-risque et sélection des entrepreneurs), que les membres de la plateforme Kickstarter analysent les projets de crowdfunding d’une manière similaire aux sociétés de capital-investissement.

Ces profiles très différents d’investisseurs partagent le même questionnement lors de l’analyse de projets: quelle est la légitimité de l’entrepreneur? Son produit a-t-il été testé sur le marché? Connait-il déjà quelques succès commerciaux? Le projet est-il soutenu par une personne ou une organisation qui fait autorité dans le domaine en question? Des questions qui, tout simplement, relèvent du bon sens.

Ainsi, il a été constaté que, même si les produits proposés en contrepartie des dons étaient livrés avec retard, les entrepreneurs déployaient généralement de grands efforts pour mener leur projet au succès, à la satisfaction des crowdfunders, confortés dans leurs choix. Pour l’auteur de l’étude, la foule à du flair.

Kickstarter étant une plateforme de don simple ou avec contrepartie, on peut aisément imaginer que les crowdfunders, conscients des risques de perte en capital, redoublent d’attention lorsqu’il s’agit d’investir une partie de leur épargne au capital de startups ou de prêter à des PME.

De leurs côtés, les plateformes d’equity crowdfunding et de crowdlending – dont certains dirigeants pensent également que la foule est plus douée que les financiers pour flairer les projets à succès – affirment tout de même les sélectionner en amont selon un processus de « due diligence » avant de les proposer à leurs membres, comme l’oblige l’AMF.

Mais dispose-t-on de suffisamment de recul pour comparer la foule des épargnants et les financiers, dans un domaine aussi récent que l’investissement en crowdfunding?

De grandes inégalités de performance entre la foule et les financiers sur les marchés traditionnels

L’euphorie générée par le financement participatif est certes très vive, incitant certains gourous du milieu à émettre l’hypothèse qui nous préoccupe. Enfin, n’allons tout de même pas jusqu’à proclamer que la foule est experte en matière de décision investissement, crowdfunding ou pas. Ce serait avoir la mémoire courte. Il suffit de poser nos regards sur l’évolution des marchés boursiers, entre la crise des subprimes de 2008-2009 et la bulle des technos du début des années 2000, par exemple.

Effectivement, c’est bien la foule – d’investisseurs aussi bien professionnels que particuliers – qui créé des bulles financières ainsi que des krachs. Car qui dit foule, dit aussi comportement moutonnier, un biais cognitif bien connu en finance comportementale avec son lot de prophéties auto-réalisatrices alimentées par les médias spécialisés.

En d’autres termes, plus nous sommes nombreux à penser qu’un actif va fortement se valoriser, plus grandes sont les chances de voir une forte valorisation de cet actif. La foule attirant la foule, son évolution leur donnera forcément raison. L’inverse est aussi vrai.

Notons à ce propos que les investisseurs professionnels, mieux informés et plus expérimentés que les particuliers, pensent généralement à quitter le navire bien avant eux, provoquant une forte dégradation de l’actif en question, jusqu’au krach boursier. Les particuliers sont bien connus pour vendre trop tard et acheter trop tard, et donc subir des moins-values.

Ainsi sur les marchés financiers, la foule n’est certainement pas plus experte que les financiers. La démonstration peut également être dupliquée sur le marché immobilier, le marché de l’or, etc. D’une manière générale, les professionnels de l’investissement ont toujours un train d’avance.

La foule des crowdfunders à l’oeuvre

Maintenant, imaginons que l’on en arrive à un marché du crowdfunding d’une taille suffisamment importante à tel point qu’existerait une véritable communauté de crowdfunders sur les réseaux sociaux. S’influenceront-ils les uns les autres, sous l’oeil avisé de community managers mandatés par des plateformes de crowdfunding?

Provoqueront-ils des ras-de-marées de souscriptions sur certains projets? Au risque d’en délaisser d’autres, moins médiatisés mais qui, de part leurs qualités, mériteraient plus d’attention?

Assisterons-nous à une inflation des campagnes de crowdfunding, prête à absorber un taux d’épargne historiquement élevée des Français? Cette abondance de liquidité ira-t-elle financer n’importe quoi?

Et si nous étions en train de créer une nouvelle bulle financière?

D’un autre côté, la foule investit dans des projets auxquels elle croit, auprès d’entreprises qui souhaitent vendre des produits et services susceptibles de l’intéresser. Ainsi, le mouvement des crowdfunders pourrait aboutir à une sorte de prophétie auto-réalisatrice:

« J’investis dans une startup car je crois en son produit ou service. J’y crois car je suis susceptible d’acquérir ce produit ou service, ou je connais l’existence d’un marché potentiel. Si nous sommes nombreux à avoir cette croyance, alors la startup pourra financer sa production, la développer et la vendre.* Sa valeur se démultipliera et moi, je toucherai une plus-value. »

(*ATTENTION: Cette partie est soumise à bien des aléas, pouvant annuler la prophétie)

Alors, la foule est-elle plus, ou moins experte que les financiers, en matière de crowdfunding?

Peut-être que ces derniers gagneront à écouter la foule des crowdfunders, souvent les futurs clients des projets de crowdfunding et donc bien placés pour en évaluer au moins l’intérêt, grâce à une connaissance précise de leurs propres besoins. C’est peut-être en cela que la foule est plus experte que les financiers qui, parfois aveuglés par des modèles et outils d’analyse, peuvent facilement passer à côté de « pépites ».

Et si, plutôt que de s’opposer, la foule et les financiers se complétaient? Chacun apportant son expertise lors du choix d’un projet, ainsi que ses propres moyens financiers. Avec le crowdfunding, on le sait, les épargnants financent directement les entreprises et s’impliquent davantage dans l’économie réelle. Cette implication pourrait être encore plus forte que ce que nous pouvons imaginer.

Gardons tout de même à l’esprit que les autorités de régulation financière des principaux pays développés ont choisi de protéger en priorité la foule des épargnants – également appelés « investisseurs non qualifiés » par l’AMF – plutôt que les financiers et autres « investisseurs qualifiés ». Et elles ont sans doute raison.

Image: Granger

7 réflexions sur “ La foule, plus experte que les financiers? ”

  1. Bon article qui met en avant l’intérêt et les limites du crowdfunding. Une analyse intéressante sur l’effet bulle et la capacité des épargnants à investir pour un rendement ou pour une idée novatrice….

    1. Merci Christophe pour votre commentaire.
      Même si les épargnants « la foule » se sont pas dénués de bon sens, il y a le risque que l’effet bulle sur certains projets en cache d’autres pourtant prometteurs.

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